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Qui a eu d'abord l'idée de Bleu Blanc Rouge : l'historien ou le romancier
?
Max Gallo : Vous me demandez de séparer
mon nom de mon prénom ! Je suis les deux, indissociablement. Pour moi,
l'Histoire est un immense fleuve qui entraîne des milliards de destins
singuliers. Prenez-en un, sortez-le du fleuve, il n'est plus qu'un poisson
mort. Je veux que mes personnages vivent, et donc je les laisse dans le
fleuve. Et celui-ci à des méandres, il forme des cascades, des lacs, il
s'enfonce sous la terre, il traverse des déserts, il creuse des grottes.
Cela influe sur le destin de chacun de nous. L'Histoire est donc un ressort
romanesque, mais chaque vie a, dans ce grand fleuve, sa liberté. Et c'est
l'écriture, le choix des mots, qui la fait surgir, qui en dessine le visage,
le caractère, la destinée. Le style du romancier est une sorte de filet
dans lequel les vies sont prises. L'Histoire cesse ainsi d'être une abstraction
pour devenir, grâce au roman, ce qu'elle est en fait, un grouillement
de passions, d'ambitions, de désirs, de rencontres, de terreurs et de
joies. Après avoir tracé les biographies de deux " héros ", Napoléon et
de Gaulle, je m'enfonce dans le grand fleuve de l'histoire nationale,
pour suivre, grâce au roman, d'autres vies.
Bleu Blanc Rouge comptera trois volumes, dont le dernier
se termine fin 1999. Le premier tome, Mariella, commence en 1792 en pleine
Révolution. Pourquoi justement cette période ?
M. G. : Je crois qu'il y a un cycle de
l'Histoire de France qui se termine, et pas seulement pour des questions
de chronologie. Ce cycle commence avec la Révolution française et s'achève
en effet à la fin du XX° siècle, quand le mot même de révolution a épuisé
toute sa réalité historique, et même son imaginaire. Aujourd'hui, quand
on parle de 89, on n'oublie pas la Terreur ou la Vendée. La Révolution
n'est plus envisagée comme elle l'était encore à la fin du XIX° siècle
quand Clemenceau disait : " La Révolution est un bloc. " C'est en ayant
conscience de ce cycle, qui a duré deux cents ans, que j'ai choisi de
commencer en 1789-1792, et de conduire ce roman jusqu'à la fin de notre
siècle.
Six familles donc dans cette trilogie, et de milieux très
divers, dont les destins se croisent sur plusieurs générations…
M. G. : Deux cents ans, cela peut paraître
très long, et c'est en fait extrêmement court ! J'ai dans ma bibliothèque
le livre d'un historien d'origine polonaise, Romuald Szramkiewicz* , qui
a été sans doute le déclencheur de mon imaginaire. La Banque de France
a été fondée en 1800 et cet ouvrage retrace la généalogie des familles
qui ont occupé une position importante à partir de cette date. Grâce à
des actes notariés, on découvre qu'il y a encore aujourd'hui des descendants
de ces gens-là dans le monde bancaire. Ceci pour dire que l'on peut très
bien suivre six familles sur deux siècles, que ce n'est pas seulement
un artifice de romancier. Jean d'Ormesson, pour prendre un autre exemple,
a pour ancêtre un Le Peletier de Saint-Fargeau qui a été poignardé parce
qu'il avait voté la mort du Roi en 1793…
Mais je crois en revanche que, depuis une vingtaine
d'années, il y a vraiment une rupture historique qui se dessine parce
le rythme du temps change, parce que les souvenirs sont brusquement renvoyés
très loin à cause des bouleversements technologiques, des médias, etc.
C'est pourquoi j'ai voulu que ce roman commence, dans le prologue, par
la présentation d'une série télévisée à la Comédie-Française… Pour bien
montrer que nous sommes actuellement à un tournant de l'Histoire, et ce
depuis une vingtaine d'années - car les changements ne sont jamais instantanés
-, à cause de la télévision, à cause de l'image, à cause de ce qu'on appellera
la mondialisation mais surtout de l'accélération des choses. Ainsi le
passé s'éloigne très vite alors qu'il avait été très proche encore jusqu'aux
années 1960, 1970. Il m'a donc semblé urgent de saisir cette période qui
va être repoussée à tout jamais dans nos mémoires, pour que l'on sache
d'où l'on vient et qui nous sommes : c'est le projet de Bleu Blanc Rouge.
*
Les Régents et Censeurs de la Banque de France sous le Consulat de l'Empire,
Droz, 1974.
Dès le début du roman, les opinions s'affrontent. L'un des
héros, Philippe de Taurignan, va le payer de sa vie…
M. G. : Philippe de Taurignan et sa lignée
sont issus de la noblesse. J'ai voulu rappeler à travers eux ce que l'on
oublie parfois, malgré les Mémoires d'outre-tombe ou d'autres récits de
cette époque, que pour la noblesse d'abord, la Révolution n'a pas été
qu'un événement politique mais bien la fin d'un monde, la fin d'un système
de valeurs, d'habitudes de vie… On connaît le mot de Talleyrand disant
que ceux qui n'ont pas connu l'Ancien Régime ne pourront jamais savoir
ce qu'était la douceur de vivre ! D'une certaine façon, en effet, il y
a tout un monde qui s'effrite, qui disparaît pour ceux qui en étaient
l'âme, les aristocrates.
Un autre personnage, Maximilien Forestier, est lui d'origine
paysanne, et a choisi l'armée…
M. G. : À côté du destin de Philippe de
Taurignan, j'ai suivi dans le " grand fleuve " des vies aux rythmes et
aux espoirs différents, celui d'un fils de paysans comme Maximilien Forestier,
et ceux de gens modestes qui vont connaître, à cause de la Révolution,
une ascension sociale inattendue. La Révolution va leur permettre d'accéder
à la gloire et à l'argent. On pouvait en effet, en étant sergent en 1789
ou simple soldat de ligne - comme bien des biographies de maréchaux de
l'Empire le montrent -, devenir général ou maréchal d'Empire, et par la
même occasion faire fortune, grâce non seulement aux émoluments versés,
mais surtout à la rapine. Pensons par exemple à Masséna ! Toute cette
période encourage la spéculation mais aussi les affaires, les enrichissements
rapides. Il faut fournir à l'armée des armes, des vivres, des vêtements.
Des banques, non seulement la Banque de France, se constituent dans ce
but… D'où le jeu sur les monnaies, les trafics, etc. On achète des biens
nationaux, ceux des nobles émigrés, de l'Église. On n'était rien, on devient
châtelain, et bientôt noble d'Empire. C'est pour cela qu'un personnage
comme Guillaume Dussert, simple clerc, va devenir un très puissant banquier.
Et puis il y a les femmes, qui ont d'autres problèmes à
résoudre...
M. G. : Pour les femmes, c'est aussi une
période où tout un monde s'effondre… Il y a des rencontres qui n'auraient
pas pu se produire dans une société stable et qui ont lieu, brusquement,
parce qu'un sergent devenu capitaine ou colonel se retrouve soudain introduit
dans un salon parisien quand, après la chute de Robespierre, la vie mondaine
reprend. C'est le cas de Maximilien Forestier, qui a tout à coup l'occasion
de rencontrer la descendante d'une grande famille qui, elle, est désargentée
parce que ses parents ont été guillotinés, ses bien vendus comme biens
nationaux. Telle jeune femme est à la recherche d'une nouvelle position
dans la société, et n'a d'autres solutions que d'épouser un banquier.
Les mariages de ce genre sont légion à cette époque, parfois d'ailleurs
simplement dictés - mais ce n'est pas le cas dans mon roman - par la nécessité
de sauver sa tête !
Nous croisons aussi, entre autres, Bonaparte qui a un rôle
important dans Mariella…
M. G. : L'avantage d'un roman dont le ressort
est l'Histoire - et c'est bien sûr aussi pour moi le charme de cette aventure,
c'est de permettre de faire se croiser les personnages de l'imaginaire
avec les personnages historiques de premier plan. Bonaparte, qui est évidemment
la grande figure de proue de ce début du XIX° siècle, est l'un des acteurs
du livre, puisque ceux qui sont dans l'armée comme Forestier vont le côtoyer.
Et il a un rôle important puisqu'il va faire la carrière de ce Forestier
tout en s'intéressant de très près à sa femme, grâce à un certain nombre
de rebondissements romanesques… Dans le " grand fleuve ", les destins
se côtoient.
Ce tome 1 de Bleu Blanc Rouge s'arrête en 1848, et la France
ne cesse de combattre, que ce soit à l'intérieur ou hors de ses frontières…
Et aucun de vos personnages n'a au fond le beau rôle, chacun louvoie entre
" le vice et la vertu " en quelque sorte…
M. G. : Ni l'historien ni le romancier que
je suis ne saurait définir ce que signifie " avoir le beau rôle "… Je
crois que ce qui est intéressant dans un roman, ce sont les personnages
complexes : il doit y avoir en chacun d'eux une part de sainteté et une
part du diable… Pour moi, l'âme d'un roman, donc l'éthique du romancier,
est toute simple : c'est mettre de l'ombre là où le lecteur croit que
tout est clair, et de la lumière là où le lecteur pense que tout est opaque.
Ce qui est passionnant, ce sont les raisons qui poussent les personnages
à agir. J'ajoute que tous les grands romans qui ont traité de cette période,
je pense notamment à Quatrevingt-Treize de Hugo ou aux Chouans de Balzac,
ne sont pas des romans manichéens, que tous ces personnages ne sont ni
tout à fait bons ni tout à fait méchants mais réagissent selon leurs convictions
du moment.
Pour revenir à Bleu Blanc Rouge, et par exemple
à Maximilien Forestier, c'est un officier patriote sorti du rang qui,
pourtant, est amené à participer au pillage de l'Italie, constituant ainsi
sa fortune, et cependant un homme vertueux. Quant à Philippe de Taurignan
qu'on va guillotiner, c'est un noble éclairé, un homme digne de respect
qui a des valeurs humanistes proches de celles des révolutionnaires mais
il est fidèle à son Roi. Ce que je souhaite, c'est respecter la liberté
des destins et préserver aussi la liberté du lecteur. Car je crois que
le lecteur doit avoir la possibilité, face à des personnages qui ne sont
pas tout d'une pièce, de choisir ses héros personnels dans cette multitude
de gens qui ne sont pas tout blancs… ou tout bleus !
Dans une suite romanesque de ce genre, avec autant de personnages,
est-ce que vous n'êtes pas amené à vous conduire un peu comme un metteur
en scène ?
M. G. : C'est vrai que le roman tel que
je le conçois participe de la mise en scène… Et c'est d'ailleurs aussi
un peu le cas pour mes biographies, sans doute parce que je suis un enfant
de l'image. Mon univers a été celui du cinéma et que, d'une certaine manière,
on ne peut plus écrire comme si on vivait dans un monde où seuls les mots
importent, sans dispositif scénique en quelque sorte. Bien que le théâtre
ait été inventé il y a bien longtemps, et donc déjà l'idée de mise en
scène… Disons que je me sens plus influencé par le cinéma. Il y a donc
toujours une mise en scène des mots, mais l'essentiel n'est pas là, je
veux montrer la vie singulière et l'Histoire, et pour cela il faut utiliser
un zoom : c'est le rôle de l'écriture et de la composition du roman.
Avez-vous, dans Bleu Blanc Rouge, un personnage préféré
?
M. G. : Oui, je dois reconnaître que j'ai
non pas une mais des lignées préférées… Je crois que la famille Forestier
a toute ma sympathie ! Ainsi que les Taurignan. Ce sont ces deux lignées-là
qui me séduisent le plus, dont je me sens le plus proche. Mais je ne crois
pas avoir été injuste avec les autres personnages, ils ont chacun leurs
mobiles, leurs raisons, ils sont différents, voilà tout.
Dans l'album illustré qui accompagne votre roman, vous écrivez
à propos d'une toile de Dali intitulée Le Chevalier de la mort : " De
1789 à 1999, ces deux siècles d'Histoire ont été souvent parcourus par
le Chevalier de la mort entouré de nuées sombres. Mais tant de fois des
hommes ont brandi le drapeau Bleu Blanc Rouge comme le symbole de la liberté
qu'on ne peut désespérer de l'avenir… "
M. G. : Je pense en effet que ces deux siècles
d'Histoire - et particulièrement le XX° siècle par rapport à tous les
autres - ont été marqués par, je dirais, l'anthropophagie. Parce que l'Histoire
mange de la mort… C'est clair, elle mange de l'homme, en tous cas elle
l'a fait jusqu'à aujourd'hui. Et se voiler la face devant cette réalité,
c'est l'astuce des lâches qui se font passer pour des naïfs, sachant que
cette naïveté-là est plutôt criminelle… Il vaut mieux regarder les choses
en face ! Ainsi je crois que le Chevalier de la mort - pour reprendre
ce titre du tableau de Dali - parcourt notre Histoire et enfonce ses sabots
très particulièrement dans notre siècle… Cela dit, je fais confiance à
la seule loi de l'Histoire : la surprise. C'est-à-dire qu'il n'y a pas
d'inéluctabilité. La surprise, c'est la liberté des individus, et c'est
la seule loi qui n'a jamais été mise en défaut. Parce que personne ne
pensait par exemple, du moins pas d'une manière aussi rapide, à l'effondrement
du communisme… Un certain jour, par une fissure à peine visible dans un
mur (c'est le cas de le dire !), l'Histoire s'est engouffrée de façon
imprévisible. Car même si, à n'importe quelle période historique, celui
qui résiste est décapité, fusillé, torturé ou massacré, curieusement -
et c'est ça la surprise - à toutes les époques, il y a des gens qui l'ont
fait… Même si c'est raisonnablement, rationnellement, stupide. Il y a
toujours dans un groupe un individu ou plusieurs qui refusent ce qui paraît
inéluctable… Et c'est un peu cela, aussi, le sens de ce livre : dire au
moment où la France se dissout dans l'Europe et l'Europe dans le monde
qu'il y a toujours la surprise et toujours le refus, on appelle ça la
résistance…
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