réalisée par Denis Lamoureux pour le journal La Vie

La bataille de Lépante, le 7 octobre 1571. 213 galères de la Sainte Ligue affrontent 300 vaisseaux turcs. Peinture vénitienne du XVIIe siècle, musée Correr, Venise. Lépante, 7 octobre 1571 : la flotte chrétienne de la Sainte Ligue, qui réunit l’Espagne, le Saint-Siège et Venise, met en déroute la flotte turque d’Ali Pacha. Fautil y voir les prémices ou la première édition d’un « choc des civilisations » que viendrait symboliser, au X XIe siècle, une autre date, un autre massacre, celui du 11 septembre 2001 ? Historien et croyant, Max Gallo pose la question à travers son nouveau roman, la Croix de l’Occident, qui met en scène un jeune noble chrétien engagé, au XVIe siècle, dans la lutte contre les « infidèles ». Rien de pire, estime l’auteur, que de jeter un voile sur le passé. C’est en le regardant en face que les hommes parviendront à débusquer, aujourd’hui, les germes de la barbarie. Pour La Vie ,Max Gallo s’essaie à l’exercice.

La Vie : «On veut à nouveau décapiter le Christ !», affirme, dans le prologue de votre roman, l’un des personnages, qui compare l’époque actuelle aux guerres de religion du XVIe siècle. Est-ce votre sentiment ?

Max Gallo : Les violences perpétrées aujourd’hui contre les chrétiens dans de nombreux pays d’islam sont un fait. Plus près de nous, il est révélateur qu’on ait choisi de ne pas évoquer l’héritage chrétien dans le préambule de la Constitution européenne. À mon sens, si l’on estimait, pour des raisons d’opportunité politique, que cette référence était mal venue, alors il fallait faire complètement l’impasse dans le texte sur les origines de l’Europe. Comment, sinon, reléguer la religion chrétienne, alors qu’elle a été, des siècles durant, la référence dominante, voire totalitaire ? J’ai le même malaise devant les billets en euros, où ne figure aucun monument réel. C’est en apparence un choix de prudence, visant à ne léser aucune capitale. En réalité, il n’y a là qu’une absurde lâcheté: ne pas regarder l’Histoire telle qu’elle est.

Qu’a-t-on à y perdre ?

M. G. : L'Histoire est le seul laboratoire dont nous disposons. On sait trop bien qu'on ne peut à coup sûr tirer les leçons des expériences passées. Mais il est tout aussi certain qu'à les occulter on va droit à l'erreur. Refuser d'admettre l'existence d'un conflit ancien entre l'Europe chrétienne et le monde islamique serait aussi absurde que de nier l'interpénétration de ces deux civilisations à travers les siècles.

Faut-il lire "la Croix de l'Occident" comme une mise en garde ?

M. G. : Je ne poursuis, dans ce texte, aucune intention univoque. Le roman est le genre de l'ambiguïté et de la complexité, pas celui de la propagande. Il n'en reste pas moins que la comparaison entre le XXI e et le XVI e siècle est délibérée. J'ai voulu explorer les origines d'un intégrisme religieux qui progresse aujourd'hui en islam, mais aussi dans une fraction du christianisme. Aujourd'hui comme hier, quand la religion se met au service de la politique, elle ouvre la porte à la barbarie. Ce qui m'a le plus frappé, à travers mes recherches, c'est l'extrême violence qui caractérise le XVIe siècle. " Les enfants de ce siècle ont Satan pour nourrice" , écrivait Agrippa d'Aubigné. Ce vers me semble si juste que je l'ai placé en exergue du roman. La bataille de Lépante, en 1571, entre chrétiens et musulmans, est suivie, moins d'un an après, par la Saint- Barthélemy, pendant laquelle des catholiques ont massacré des protestants. Les atrocités commises alors sont, si possible, pires encore. On voit bien, et tout l'objet du livre est de le montrer, que les religions en elles-mêmes ne sont pas en cause. C'est du rapport qu'entretient chaque croyant, qu'il soit musulman ou chrétien, avec sa propre foi et celle de l'autre, que peut surgir l'horreur.

Il y aurait, dans l'aspiration religieuse elle même, un ferment de violence ?

M. G. : La structure religieuse de l'homme est totalisante. Elle a réponse à tout: il y a une vision du monde et une seule. Ceux qui ne la partagent pas sont des ennemis. Il faut les vaincre. Ce schéma tend au fanatisme aussi longtemps qu'on n'y intègre pas l'impératif de respecter en l'autre son humanité, quelles que soient ses convictions. J'ai une grande admiration pour saint Bernard, et je lui ai d'ailleurs consacré un ouvrage (1). Que lit-on, pourtant, dans sa Charte des chevaliers du Temple ? Que le soldat du Christ, "loin de redouter la mort, la désire " . Que, s'il tue un infidèle, il sera sauvé deux fois : parce qu'il a vengé le Christ et parce qu'il a accompli un " malicide" . Il obtient alors le titre de " défenseur des chrétiens ". C'est une musique qui nous est familière, n'est-ce pas ? Exactement la même que celle des discours islamistes aujourd'hui…
Il y a bien, à l'intérieur même du mécanisme de la foi, quelle qu'elle soit, une dimension destructrice.

Votre propre rapport à Dieu en est-il déstabilisé ?

M. G. : Non. Le besoin de transcendance reste intact. L'animal humain ne devient homme qu'à travers lui. Je distingue la foi des structures historiques qui la prennent en charge et qui se rendent parfois coupables d'erreurs et de crimes. L'Église, à mon sens, a ainsi un double visage. Elle est le lieu où s'exprime le besoin de transcendance par un rituel, celui de la prière, de la communion, de la fraternité. Elle est aussi une construction humaine, intimement associée à l'humus politique et social du moment. Je suis partisan de la laïcité parce qu'elle permet à l'Église de se recentrer sur le premier aspect en se détachant du contexte. Dans le cadre laïque, elle n'est plus un aspect du pouvoir politique. C'est à mon sens la grande différence entre islam et christianisme : le premier tend à la fusion entre pouvoir et religion, le second fait la part entre César et Dieu.

Même quand un George Bush est président de la première puissance du monde ?

M. G. : George Bush a de son rôle une vision intégriste. On ne peut pas en déduire que toutes les Églises américaines sont sur cette ligne. La non-séparation du politique et du religieux est, en revanche, consubstantielle à l'islam. C'est du moins mon interprétation.

L'islam serait donc consubstantiellement dangereux ?

M. G. : Le point clef, c'est le statut des textes sacrés. Le christianisme a une longue tradition d'exégèse de ses propres textes. Cette pratique a toujours été limitée dans l'islam. C'est un obstacle à la réflexion, à la prise de distance et à la réforme. Tant que l'islam n'aura pas passé au crible de la critique ses propres textes et ses propres pratiques, les ferments d'intégrisme y seront plus forts que dans le christianisme, où ils existent aussi néanmoins, comme dans toute religion.

(1) Les Chrétiens, tome III : la Croisade du moine, LGF, Livre de poche, 6 s.

parue dans "la Vie", 20 janvier 2005