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réalisée par XO Editions
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Max Gallo : C'est en effet une réflexion pertinente que de comparer Hugo à un monument public. Par le fait, il domine le paysage comme la Tour Eiffel domine la capitale... Alors comment fait-on pour s'immiscer à l'intérieur ? Eh bien, on l'escalade! Mais il faut commencer par les fondations, autrement dit la famille. Et c'est là que l'on découvre des fêlures, des difficultés dès l'enfance. Ensuite, il faut suivre le chemin pas à pas et c'était ça l'idée, le plan du livre, suivre d'année en année le déroulement de sa vie, en constatant qu'il existe une intrication très forte entre les événements de sa biographie et son oeuvre. Je me suis donc servi de l'œuvre pour éclairer la réalité de sa vie, et dans le sens contraire, de sa vie pour éclairer l'œuvre...
M. G. : En effet, on trouve aussi bien dans Les Contemplations que dans L'Art d'être grand-père, et dans la plupart de ses oeuvres, beaucoup d'éléments biographiques, par exemple sur le voyage en Espagne qu'il a effectué quand il avait neuf ans. Mais c'est vrai que la correspondance, soit avec Juliette Drouet, qui est abondante, soit avec sa femme Adèle, qui l'est aussi, le livre d'Adèle elle-même - bien sûr hagiographique -, Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, les lettres adressées à Vigny, à Sainte-Beuve, etc., tous ces documents permettent d'avoir plusieurs points de vue sur l'homme, et vu sous des angles divers, de réussir à refaire vivre ce personnage dans sa complexité. M. G. : Un enfant déchiré entre ses parents qui sont très violemment opposés l'un à l'autre. Lui-même dit : " Je n'ai jamais connu qu'un tronçon de famille... " On pourrait presque affirmer qu'il a été abandonné tout petit, même si le terme est un peu fort, par sa mère. En tout cas, il a été confié avec ses deux frères, Abel et Eugène, à son père, un officier en garnison à Marseille, puis en Corse, puis dans l'île d'Elbe notamment... On a des lettres du père qui racontent l'enfant pleurnichant dans un coin, et le père écrit à la mère : " Victor t'appelle toujours... " Ensuite, il a vécu la situation contraire, la mère récupérant ses enfants, et le père refaisant sa vie avec une autre. Avec à ce moment là l'entrée d'un nouveau personnage, le général Fanneau de Lahorie, qui est manifestement l'amant de la mère. Lahorie vit caché, puisqu'il a participé à des conspirations contre Napoléon, mais il offre une éducation aux enfants, enseigne à Victor les poètes latins. Il a l'image d'un héros. D'un côté le vrai père, officier sous Napoléon, fait comte de Siquenza en Espagne mais absent, de l'autre ce général de Lahorie, que Napoléon va faire fusiller... On comprend mieux alors cette opposition de jeunesse entre l'amour de Hugo pour sa mère et le rejet du père, qui se manifeste par le rejet de Napoléon. C'est la période où il est ultra royaliste. Puis, après la mort de la mère, en 1821, le père revient, et l'Histoire aussi évolue... En se réconciliant avec son père, Hugo change son regard sur l'Empereur... Tout en restant critique sur bien des points, Napoléon devient pour lui le personnage qui occupe, à juste titre, tout le XIX° siècle, et c'est une façon de dire : j'ai retrouvé mon père...
M. G. : D'abord la phrase célèbre, à 14 ans : " Je veux être Chateaubriand ou rien. " Ce qui donne déjà la mesure de son ambition, puisque cela signifie : ou je suis l'égal du premier Chateaubriand dominait de sa stature la Restauration, homme politique, ministre, poète, académicien, bref tous les attributs de la gloire littéraire, sociale et politique en même temps ou bien le néant... Il le dit très clairement dans un poème : " Gloire ! ô gloire, sois mon idole... " Mais il y a aussi une autre raison, qui est l'aspect financier. Car, comme il le dit très ouvertement : " Obligé par le malheur des temps de faire à la fois une oeuvre et une besogne... ", il doit gagner sa vie. Il se marie avec Adèle à vingt ans et, avant d'avoir un appartement, il faut qu'il habite chez ses beaux-parents. Ce sont des détails apparemment sordides mais qui comptent ! Et pour vivre grâce à ses livres, qui sont d'abord des livres de poèmes, eh bien il est très heureux de toucher des subventions de la monarchie... Le sacre de Charles X, par exemple, pour lequel il va toucher mille francs ce qui est beaucoup pour l'époque ! - représentant à la fois ses frais de voyage et une subvention pour écrire une Ode, c'est en effet un système qui peut séduire un jeune homme de vingt-trois ans ayant besoin d'argent ; et c'est aussi une façon de conquérir la gloire, puisque ce texte va être imprimé par l'Imprimerie nationale et qu'il obtient la Légion d'honneur. Le voilà, dit Stendhal, " véritable poète du parti ultra ". À ce titre, il n'est bien vu ni par les bonapartistes ni par les républicains ! M.
G. : C'est un parcours intéressant. En 1825 donc, il est celui qui
flatte Charles X, un gouvernement vraiment " ultra "... Puis, quand surgit
la révolution de 1830, il devient le chantre de Louis Philippe d'Orléans,
qui a chassé Charles X... Et il va chanter le souvenir des morts des journées
de juillet : " Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie / Ont droit
qu'à leur cercueil la foule vienne et prie. " Il va être alors vraiment
dans le cercle rapproché de Louis Philippe, jusqu'à ce qu'il soit nommé
par ce dernier pair de France, l'équivalent en un peu plus prestigieux
d'un sénateur... L'élite en quelque sorte, et il entre à l'Académie française
par la même occasion... Là, il prononce un discours qui est reçu comme
un discours politique, comme un acte de candidature à une fonction officielle,
et tout le monde pense, dans les années 1841 1842, que le destin de Victor
Hugo est d'être un jour membre du gouvernement.
M.
G. : Il est vrai que c'est un homme qui voit souvent la mort frapper
autour de lui. Bien sûr, ses parents, mais aussi ses enfants : un premier
né qui meurt après quelques semaines, puis sa fille chérie, Léopoldine,
qui se noie avec son jeune mari, puis ses deux fils, qui meurent avant
lui. Si bien qu'il se sent cerné, avec cette interrogation : " Qui
sait si tout n'est pas un pourrissoir immense ? " M.
G. : Je pense que tout le monde a besoin, à un moment ou à un autre
de l'existence, d'unifier sa vie. Et c'est ce qu'il a fait en exil. Dès
1848, il a fait un choix et il s'y est tenu, il a été fidèle lui même,
a assumé son opposition, même si cela lui coûte cher. Alors il se sent
bien, il travaille beaucoup, et les livres dans lesquels il a exprimé
son indignation réussissent à passer en France, même Les Châtiments,
même Napoléon le Petit... Les Contemplations sont un immense
succès, ne parlons pas des Misérables, publié en 1862. Donc il
est tranquille sur le plan financier, car il tient à son indépendance
et sa sécurité matérielle... Il écrit à sa femme : " Les Misérables
sont une affaire pour nos enfants... " Et il n'a jamais été dans le
besoin mais il craignait beaucoup de l'être... Et puis il y a l'océan,
le vent, une nature dans laquelle il se sent à l'aise. Il se baigne tous
les jours, il prend des douches froides, après se frictionne au gant de
crin, il marche... Et donc il atteint une sorte de bonheur le mot est
peut-être excessif disons de plénitude... Et en même temps il avoue, et
ça n'est pas du jeu chez lui, que l'exil c'est la mort, qu'un exilé est
mort.
M.
G. : Victor Hugo et les femmes ! C'est un sujet classique, mais plus
complexe qu'il n'y paraît. Il faut d'abord penser à la relation qu'il
a eue avec sa mère, une véritable adoration pour elle, qui lit ses premiers
textes, qui l'approuve, auquel il dédie la première tragédie qu'il écrit...
Ensuite, il a ses amours enfantines, que ce soit en Espagne où il est
fou amoureux d'une femme de général et aussi de la petite fille d'un marquis,
Pepita..., ou à Paris, où Adèle, la fille d'amis de sa mère, devient bientôt
son unique compagne de jeux, et qu'il épousera à vingt ans, alors qu'ils
sont vierges tous deux ! il dira plus tard que, fort d'une virilité exceptionnelle,
il lui a fait neuf fois l'amour lors de leur nuit de noces. Vrai ou faux,
qui peut le savoir... En tout cas, il va rester fidèle une dizaine d'années,
mais au fur et à mesure que la gloire le touche, qu'il écrit des pièces
de théâtre, et donc qu'il fraie, beau et célèbre, avec ce monde des comédiennes,
il découvre un autre univers.
M. G. : Je crois que cela tient à la fois au statut de l'écrivain et à la professionnalisation de la vie politique, qui est devenue aujourd'hui un véritable métier, alors qu'elle était autrefois plus ouverte et, pour beaucoup, une affaire de " paroles ". Un écrivain populaire, autrement dit beaucoup lu, ce qui fut le cas de Hugo, de Lamartine, mais aussi plus tard de Zola ou de Barrès par exemple, était à même de tenir un rôle de médiateur pour employer un mot d'aujourd'hui c'est à dire qu'ils étaient capables de toucher à travers leurs écrits une partie de la population, tout en appartenant à l'élite, ce qui leur permettrait ce rôle de passeur entre l'opinion publique et le pouvoir. Il y a eu encore des écrivains engagés au XX° siècle, Camus, Sartre, entre autres, mais il est vrai qu'ils n'ont pas été députés, sénateurs ou membres du gouvernement... Le dernier exemple qui pourrait faire penser à Hugo et qui a prolongé ce type de double activité, c'est Malraux...
M.
G. : Il est vrai que, par son long séjour en exil, il a vraiment incarné
l'anti Napoléon III, et on ne peut pas exclure l'hypothèse qu'en effet,
en rentrant en France en 1870, il n'ait espéré jouer un rôle politique
majeur... D'ailleurs il a été accueilli à la gare du Nord avec La Marseillaise
et Le Chant du départ, on récitait des poèmes des Châtiments… Mais
finalement les années 1870 l'ont rejeté hors de la sphère politique, à
cause de la guerre et surtout de la Commune. Car il n'était pas un révolutionnaire,
c'était un réformateur radical, qui n'aimait pas la violence. Il n'était
pas pour les communards, qui représentaient pour lui le désordre, qui
brûlaient les Tuileries, l'Hôtel de Ville... Il souhaitait l'éradication
de la misère mais par des lois. Et en même temps il n'était pas non plus
du côté des Versaillais, parce que la répression était atroce, parce qu'ils
avaient signé une paix de capitulation avec la Prusse. Il s'est donc retrouvé
dans une situation très marginalisée entre deux camps, les uns battus
qu'il a défendus en réclamant pour eux l'amnistie les autres victorieux
mais conservateurs, qui ne lui pardonnaient pas de critiquer leurs actes...
Avec cet événement qui a dû le combler d'aise : quand il était à Bruxelles
en 1871, réclamant haut et fort l'arrêt de la répression et l'amnistie,
un groupe de conservateurs, ou du moins des jeunes gens hostiles à la
Commune, sont venus lancer des pierres sur la façade de sa maison, en
criant " À mort, Jean Valjean ! " Quel magnifique hommage !
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