Propos recueillis par Emmanuel Amar

 

   

Pourquoi les Romains ?

Max Gallo : On ne peut ignorer l’héritage du monde romain, que ce soit la République ou l’Empire, sur le plan architectural ou intellectuel. Il a inspiré de nombreux artistes, en témoigne les multiples tableaux d’inspiration antique, romans et pièces de théâtre et de nombreux films, les peplums, très populaires des années 1950 (Spartacus, Ben Hur, Quo vadis…), jusqu’au tout récent Gladiator.
Il est aussi tentant de rapprocher le monde romain du monde contemporain ; à l’instar de la Rome antique, nous vivons une période où coexiste le plus grand raffinement et la plus infâme barbarie. De manière peut-être plus profonde, Rome nous a légué le droit, la politique, l’esprit d’ordre et d’entreprise.

L’histoire romaine couvre plusieurs siècles. Comment avez-vous choisi vos héros ?

M. G. : Cinq personnages permettent à mon sens de caractériser les différentes périodes de l’histoire de Rome.
Spartacus, vit à la fin de la République, au Ier siècle avant notre ère. Il permet d’aborder la condition du monde servile, véritable « moteur économique » de l’Antiquité.
Néron symbolise selon une tradition historique l’Antéchrist ; un empereur esthète, poète à ses heures mais aussi coupable des premières persécutions des chrétiens et instigateur de l’incendie de Rome, injustement imputé aux disciples de la nouvelle religion.
Titus, s’inscrit dans la continuité de Néron. Il est surtout passé à la postérité par la destruction et le pillage du Temple de Jérusalem en 70, ce qui a entraîné la naissance de la diaspora juive, toujours d’actualité vingt siècles après.
Marc-Aurèle est un personnage ambigu. Héritier de la prestigieuse dynastie des Antonins, il est passé à la postérité comme « L’Empereur Philosophe ». Derrière cet esprit brillant, continuateur des penseurs grecs, se cache aussi un persécuteur zélé des chrétiens. C’est sous son règne notamment que sont perpétrées les exactions contre les chrétiens de Lyon, avec le supplice de Blandine.
Constantin en créant Constantinople, préfigure la future partition de l’Empire, effective au début du Vème siècle. Né païen, il embrasse la foi chrétienne après avoir vaincu son concurrent Maxence. Le monde romain devient chrétien, un tournant capital est pris d’où sortira la « civilisation occidentale ».

Comment avez-vous écrit cette nouvelle série romanesque ?

M. G. : D’abord étudier les écrits des auteurs antiques, Suétone, tacite ou Flavius Josèphe. Leurs textes sont sûrement à prendre avec réserve, mais ils sont contemporains des événements qu’ils relatent et se sont les seules sources dont nous disposons. Afin de rendre vie à cette matière historique et parce que mon propos n’est pas d’écrire des biographies mais des romans, je procède comme pour mes précédentes séries (les Patriotes, Les Chrétiens…), en mêlant la réalité historique avérée avec des personnages fictifs, qui vont donner vie au récit.

Pourquoi, plus de quinze siècles après la fin de l’Empire, les romains fascinent-ils tant ?

M. G. : La civilisation romaine continue à fasciner par son ambiguïté : c’est une société à la fois extrêmement raffinée, techniquement très avancée mais capable aussi des pires actes de barbarie. A titre d’exemple, au cours des cent jours de festivités lors de l’inauguration du Colisée par Titus, des milliers de condamnés et de gladiateurs sont massacrés pour le plaisir du peuple et de l’Empereur. Vaincus, prisonniers et gladiateurs offrent sans faillir leur gorge au glaive de leur bourreau. La mort fait partie du quotidien. Le romain tue sans remords et meurt sans crainte.

La révolte de Spartacus était-elle différente des autres révoltes serviles ?

M. G. : La révolte de Spartacus surprend à l’époque car incarnée par un seul homme, Spartacus, esclave d’origine Thrace. Elle marque aussi les esprits par sa violence, les insurgés remportent des victoires, et parce ce qu’elle se déroule dans la péninsule, jusque dans les faubourgs de Rome et non en Sicile comme vingt ans plus tôt.
Spartacus, symbolise la lutte contre l’oppression. Ce symbole sera du reste, repris au début du XXème Siècle par des révolutionnaires marxistes allemands, les Spartakistes, incarnés notamment par Rosa Luxemburg.

D’où vient selon vous cette réputation de cruauté des romains et pourquoi tant d’empereurs ont-ils connu une fin tragique ?

M. G. : La réputation de cruauté des Romains tient pour moi à deux causes.
C’est, comme nombre de civilisations antiques, une société esclavagiste. L’esclave est avant tout vu comme une force de travail et non comme un être humain. Son statut n’est guère différent de celui d’une bête de somme, il est taillable, corvéable à merci. Il peut être exécuté sans autre forme de procès. L’esclavage « excuse » en quelque sorte ou sert d’alibi à la cruauté des rapports humains.
L’autre cause, tient au caractère conquérant Rome. C’est une société guerrière, une bonne part des richesses accumulées provenant des conquêtes. A son apogée, sous le règne de Trajan à la fin du Ier Siècle, l’Empire s’étend de l’Angleterre méridionale à l’ensemble du bassin méditerranéen et au Moyen orient. Une telle expansion territoriale n’a pu se faire sans actes de cruauté. On tue les prisonniers qu’on ne réduit pas en esclavage.
Le caractère divin de l’empereur n’empêche pas une fin souvent tragique. Le mode de succession est très vite déterminé par l’assassinat de l’empereur. Le complot est de règle et la garde rapprochée n’est pas un gage de sécurité. Nombre de césars sont morts sous les coups de leur garde prétorienne, habilement « retournée » et acquise à un parti concurrent.

Quel héritage nous ont laissé les romains ?

M. G. : Les legs de l’Empire romain sont très nombreux. Je les ai évoqué précédemment. Nous sommes en quelque sorte, héritiers de cette civilisation et les romains nous semblent familiers. Nous vivons bien sûr à deux mille ans d’écart et notre monde est bien différent, tout en étant souvent aussi violent ; le siècle passé en témoigne. Cependant le christianisme apporte une rupture culturelle fondamentale avec le monde antique. Emerge l’idée d’une certaine espérance et surtout qu’un homme en vaut un autre. On tuera désormais avec remords et on mourra avec crainte.
Connaître les Romains, c’est regarder dans le miroir de l’Histoire et du roman une civilisation dont nous sommes issus.